mardi 28 octobre 2008

Le paradoxe

Souvent, on a dit de moi que j'étais fusionnelle avec mes enfants, on a vu dans mon rôle de mère allaitante une façon de vouloir garder mes enfants "petits", "à moi", "dans mes jupes" que je ne porte pas d'ailleurs…

J'entends encore ma mère me dire qu'un enfant s'éduque avec la vision (terrible, du reste) que ses parents peuvent décéder brutalement, après le bisou du matin, entre le déjeuner et le café et que plus vite on leur inculquera l'autonomie, moins ils seront malheureux. Car un enfant qui perd ses parents un lundi à 15h37 sera moins malheureux s'il est autonome affectivement que s'il est attaché à ceux pour qui il est une des raisons de vivre, sinon LA raison d'être.

En gros, arrêtons de dire à nos enfants qu'on les aime, ça ne sert à rien. Apprenons-leur à se débrouiller seuls, et surtout, à ne pas s'épancher sur les émotions, les sentiments, bouhhhh, cet affreux magma d'élans qui polluent l'être humain, la terre entière, beurk beurk beurk, vilain, pas beau et surtout inutile.

Ma mère était convaincue de faire de ses enfants des guerriers, et j'ai grandi sans avoir le droit ni de pleurer, ni d'avoir peur, ni d'être triste, et avec pour seule consigne de me relever, toujours et encore, et de regarder vers demain, jour meilleur sans conteste, et de ne pas m'étendre, et encore moins m'épancher sur le ressenti. Ce que je fis, en bonne petite fille obéissante. Très tôt, ce que je ne pouvais exprimer avec des mots, je l'ai écrit, en cachette.

Mes premiers journaux intimes avaient le goût de l'interdit absolu, et malheureusement, cet interdit ne m'exaltait pas du tout, mais m'angoissait terriblement.
D'un autre côté, j'étais une petite fille très indépendante, qui ne pleurait jamais lorsqu'elle partait en colonie de vacances dès 6 ans, et ne manifestait pas le besoin de voir ses parents à mi-parcours, les entendre au téléphone lui suffisait et se réjouissait davantage en lisant le courrier qu'ils lui envoyaient abondamment.

J'étais donc indépendante et autonome. Mission accomplie avec succès. Angoissée, mais autonome. Puis vint le temps de l'adolescence, et de l'entrée dans le monde adulte, et ce qui jusque là était resté de l'encre sur du papier a commencé à exister en vrais mots parlés pour devenir des torrents indomptés d'émotions. Et il aura fallu quelques belles années supplémentaires pour faire en sorte que l'équilibre surgisse, un peu de nulle part, mais surtout après un long chemin sinueux.
Mais où est-il, le paradoxe ? J'y viens, j'y viens...
Je n'ai pas voulu reproduire avec mes enfants ce que j'avais expérimenté petite, non par réaction, mais plutôt parce qu'il me semblait évident qu'on avance mieux dans la confiance que dans l'angoisse.
Et moi qui ai tant entouré mes filles, à répondre à leurs besoins de manière simple, sans essayer de me représenter ce qui éventuellement pouvait se tramer comme intention dans leur tête, moi qui les ai accueillies dans mon lit à chaque réveil nocturne, moi qui ai tenu à les mener vers un sevrage en douceur, moi, j'ai pourtant adoré reprendre le boulot après mes 2 congés de maternité. Je n'ai jamais déposé mes filles en ayant une boule dans la gorge, je n'ai jamais passé mes journées à m'imaginer à quoi elles pouvaient bien jouer.

Et moi qui leur demande de me parler de leurs états d'âme, je suis surprise de constater combien un enfant de moins de 4 ans peut très justement analyser une situation et apprendre à mieux se connaître : MM1 parle très clairement de son état de fatigue et sait le lier à son chouinement exaspérant à l'infini, elle vient demander pardon de sa propre initiative quand elle sent qu'elle a dépassé les limites, elle me dit quand elle a peur, quand elle est triste, et elle aime se réfugier dans nos bras, et de laisser couler des larmes sur nos épaules, et pourtant, elle déserte des jours sans pleurer, sans nous réclamer, sans même vouloir nous parler au téléphone.
Le paradoxe s'est réfugié dans les yeux de l'autre, parce que moi, je ne l'ai jamais ressenti de la sorte : nous avons cultivé la fusion, nous cultivons encore l'effusion, et nous nous séparons sans heurt, sans aucun heurt.

A la fenêtre, je les regarde, je cherche à croiser leur regard pour un dernier bisou, et souvent, j'abandonne, d'autres tâches m'attendent, et je les laisse, dans la confiance, le sourire aux lèvres.

Le paradoxe, c'est l'image de la mère moderne, qui effectue ce retour aux sources en faisant le choix de renoncer à une carrière, ou de la mettre entre parenthèse, d'une part, et d'autre part, l'image de la super-woman qui délègue un maximum de moments de bonheur au nom du choix professionnel.

Au quotidien, cela ressemble à un exercice d'équilibriste, à un tourbillon, à énormément de fatigue, mais l'équilibre, mon équilibre est à ce prix-là. Garder un pied de part et d'autre, dans "le dire" et dans "l'écrire", dans le cérébral et dans l'émotionnel. N'appartenir à aucun pays, mais d'avoir un pied de chaque côté de la frontière.

dimanche 26 octobre 2008

La fin justifie-t-elle toujours les moyens ?

Hum. Je suis bien incapable de répondre à cette question.

Je me souviens bien d'un jour précédant le 15 août, date ultime pour que les enfants envoyent leur chef-d'oeuvre au DRH de la société où le Prince s'active depuis des années.

MM1 passe sa fin de journée, après le stage, à mes côtés, au bureau. Elle dessine sagement. Ce jour-là, je ne sais même plus pourquoi, je tombe sur un e-mail envoyé quelques jours auparavant, rappelant la date butoir pour la fin d'un concours de dessin. Mon regard s'arrête sur le 1er prix, et puis voyage et se pose sur une information de taille "nous avons reçu à ce jour encore trop peu de dessins..."

- Dis, MM1, tu penses que tu pourrais dessiner papa et maman ?
- Pas question, j'ai pas envie.
- Même si je te dis ce que tu peux gagner ?
- (elle se radoucit) C'est quoi ?

Alors, dans l'oreille, je lui dis, et je devine sa joie.

Mais rien n'y fait, elle refuse de dessiner autre chose qu'une princesse, tout comme elle boude la taille de la feuille, imposée par le règlement du concours. Et j'abandonne.

Le soir, après le repas, il reste peu de temps avant le coucher, et je retente l'affaire. Mais cette fois-ci, je me donne les moyens : d'abord, je dessine moi aussi, et MM1 adore ça, qu'on dessine "à deux"; ensuite, je pose un bol de bonbons devant nous, mine de rien, pour souder notre complicité. Et je reprends.

La miss dessine une princesse grande, mince, blonde avec une robe multicolore, et décrète que c'est moi. Elle râle un peu parce qu'elle n'a jamais réussi à dessiner un garçon, alors je lui montre, sur ma feuille, que c'est pas plus compliqué de dessiner un papa qu'une maman.
Et puis, on se moque gentiment de papa, on le dessine en exagérant ses petits défauts, et ça la fait bien rire, ça !

En moins de 20 minutes, elle termine son dessin que voici :



In extrémis, le dessin arriva sur le bureau du DRH. Puis, tout le monde oublia le dessin, MM1 la première, parce qu'elle l'avait dessiné pour nous et pas pour le concours dont elle n'avait pas compris grand'chose.

Et puis, un jour d'octobre, la newsletter mensuelle arriva et les résultats du concours furent enfin dévoilés : dans la tranche d'âge des 3-6 ans, MM1 avait remporté le premier prix, et offrait à ses parents et à sa petite soeur un week-end à Eurodisney.

Elle a très vite intégré le fait que bientôt, c'est-à-dire avant la Saint-Nicolas, elle irait au pays de Mickey, voir de près le château de la Belle au Bois dormant, mais par contre, elle peine à faire le lien avec son dessin, parce que si on l'interroge sur les résultats du concours, elle est toute fière d'annoncer "qu'elle a gagné de passer dans le journal du bureau de papa" !

Reste une angoisse à régler, et elle est de taille : les personnages grandeur nature qui se promènent dans le parc et qui me filent une frousse bleue, comment ne pas me crisper au bout de 3 minutes, comment ne pas hurler "au secouououououourrrrrs" si d'aventures, l'un d'entre eux me fait toc-toc sur l'épaule et me propose la photo à 17 euros ?

Des Fleurs de Bach ? Une pancarte dans le dos sur laquelle j'aurais au préalable inscrit "Femme cardiaque, ne pas surprendre, merci !", avec en plus petit : "personnage asexué, dégage !" ??

Et comment faire pour ne pas dépenser une fortune alors que le tentation est partout ? Comment faire pour dire NON cinquante fois par jour et par enfant, alors que la magie est partout, et que des centaines de milliers d'étoiles vont briller dans les yeux de mes filles ??

Des avis, des expériences ?

mardi 21 octobre 2008

La famille s'agrandit !

Je les regarde jouer à la poupée.

Elles ont chacune la leur. Le bébé de MM1 est un petit garçon, il a un vrai pyjama de bébé, un vrai bavoir de bébé et cela lui confère un statut de "presque vrai bébé". Le bébé de MM2 est une petite fille "y parle, y pleure" dit-elle.

Le bébé garçon en vrai pyjama passe le plus clair de son temps à dormir dans son lit. Jamais il ne pleure lorsqu'il dort, jamais il ne tombe de son lit, jamais il n'appelle sa maman. Des fois, il atterrit dans la poussette et franchement, c'est un miracle qu'il ait encore ses deux jambes tant la manipulation est douce.

Et puis arrive l'heure du repas. MM1 pose un torchon de cuisine sur un tabouret, installe son petit fauteuil, fait réchauffer l'assiette de son bébé dans la four de sa cuisinière et lui donne à manger à la cuillère, s'interrompant uniquement pour lui mettre un biberon factice dans la bouche, d'une manière si délicate que s'il était vrai, le bébé aurait les gencives défoncées.

Assise en face d'elle, MM2 imite chaque geste, ne regarde plus son bébé tant son attention est rivée sur les gestes de sa soeur. Elle les tente, un à un, mais sans la même précision : la cuillère touche l'oeil, le biberon manque la bouche, l'assiette tombe à terre. Mais les soeurs sont ensemble, à l'écoute, elles s'entr'aident et apprennent l'une de l'autre.

Lorsque le moment de changer la couche se fait sentir, MM2 laisse la place à MM1, mais l'observe encore. A ce moment, elles ne sont plus rivales, elles ne s'arrachent plus le même objet convoité, elles sont complices, et ce n'est que du bonheur de les regarder, de les écouter sans rien dire.

N'empêche, j'ai eu mal pour ces poupons, maltraités à bien des égards... J'ai vu des jambes tordues, des bras démantibulés, des prises en main plutôt sportives, bref, de la tendresse tout plein tout plein !

dimanche 19 octobre 2008

Tu les as voulues, tu les as eues !

Quand nous avions émis quelques doutes quant à la gestion de deux enfants dont l'écart d'âge ne dépasserait pas 20 mois, nous avions été globalement rassurés. Nous serions une seule fois dans les couches, les mauvaises nuits, les siestes, les repas hachés menus et nous aurions deux enfants qui jouent ensemble, aux mêmes jeux, et ça, ce serait carrément génial.

Personne ne nous avait mis en garde en nous expliquant que quand MM1 aurait terminé sa crise d'opposition, c'est MM2 qui entamerait la sienne et qu'une nouvelle ère allait commencer, une nouvelle crise allait naître, celle des 4 ans, crise dont je ne connais pas le nom scientifique, mais qui ressemble étrangement à une crise de la pré-adolescence.

C'est donc ça avoir des gosses.
Ne pas dormir pendant des mois, voire des années.
Survivre crise après crise, en commençant par l'opposition à 18 mois pour terminer en fanfare avec la vraie crise d'adolescence, juste avant qu'ils ne se barrent pour de bon, en claquant la porte et en gueulant "vieux cons" !

Je me suis réveillée zen, le Prince ayant assuré "la garde" cette nuit, en remballant MM2 4 fois dans son lit, après avoir essuyé moult pleurs et cris, sans aucune larme of course. Je me suis réveillée zen et résolue de gérer la journée comme une pro, dans la bonne humeur, avec la promesse de ne pas appeler le Prince à la rescousse, lui qui est parti toute la journée.

Et ben, c'est foutu de chez foutu.
Le repas concocté hier soir avait été avalé sans l'ombre d'une protestation. Ce même repas, réchauffé ce midi a provoqué la moue chez MM1 :

- Oh non, beurk, j'aime pas, c'est dégueu, on dirait du caca.

Ne pas répondre à la provocation. Surtout faire comme si de rien était. Mais c'était sans compter sur MM2, qui est passée en 15 jours du "kdfjghdkhfdjghdfhdfjh" à "ma aussi ze veu du sel" :

- Bèèèèèèèèèèkkkkkk, dégueu, pas bon, caca boudin.

Sur ce, elle repousse son assiette. Les tentatives pour la faire manger ce qu'elle aime pourtant sont restées vaines, et au lieu de collaborer un tantinet, elle fait l'andouille comme seul un enfant peut le faire.

- MM2, tu vas finir par aller au coin tu sais !
- Oh oui maman, le coin !

Et là, elle retourne son assiette, par terre. Et elle éclate de rire. Et elle recrache tout ce qu'elle mâchait depuis 10 minutes sans se résoudre à l'avaler. Elle file au coin toute seule, me laissant cet air dubitatif sur la tronche, "suis-je vraiment sur le bon chemin ?", "qu'ai-je fait pour mériter celà ?"

Les murs ont tremblé, j'en ai perdu ma voix et tout cela n'a servi à rien. La grande m'a juré qu'on ne pouvait pas vendre ses enfants, ni les enfermer dans la cave, ni leur arracher les dents et la petite se marrait en douce.

Je veux partir loin, très loin, seeeeuuuuuuuule.

Et là, à brûle-pourpoint, je me demande si la maman chinoise, la maman guatémaltèque ou la maman africaine est aussi confrontée à ces multiples crises identitaires ? Dolto, Filliozat, Gordon écrivent-ils pour tous les enfants ou pour nos enfants uniquement ?

Hein ?

Dure, la remise en question un dimanche pourtant ensoleillé...

vendredi 17 octobre 2008

"Celui des deux qui reste se retrouve en enfer"

chantait Brel.

J'ai préféré oublier le mois, l'année. Je me souviens avoir terminé le boulot un peu plus tard ce soir-là et d'avoir pourtant modifié mes plans en ne rentrant pas chez nous. Je me suis arrêtée la voir, elle, ma grand-mère chérie et adorée, elle qui de jour en jour perdait ses forces, ses souvenirs, ses repères, elle qui venait de perdre sa voisine de pallier grâce à qui elle trouvait une raison de vivre cette dernière ligne droite, elle qui avait besoin de nous.

Je suis sortie de l'ascenseur et me suis approchée de sa chambre dont la porte était restée ouverte. J'entendais une infirmière lui parler fort, avec une louche d'impatience dans la voix, et surtout, elle la tutoyait. Elle s'adressait à elle comme on s'adresse à un enfant qui refuse d'obéir et qui nous fait perdre un temps précieux, mais elle, le temps, elle en avait perdu la notion.

Mon coeur s'est serré, très fort. Je suis entrée dans la chambre et la voix de l'infirmière s'est immédiatement faite plus douce, elle s'est mise à lui parler avec respect, calmement, doucement. J'ai ravalé ma salive et tenté d'oublier cette boule dans la gorge. Je me souviens m'être demandée si j'avais rêvé cet instant-là ou si j'avais vraiment entendu cette intonation terrible dans la voix de cette femme qui manipulait une pauvre octogénère sans défense.

L'infirmière a quitté la pièce, a fermé la porte, et doucement, je lui ai demandé si le personnel était gentil avec elle.

Cet épisode remonte à 6 ou 7 ans, peut-être même 8, je suis incapable de poser une date. Et ma mémoire me lâche à cet instant précis. Je ne me souviens pas de sa réponse. Mais je suis sûre d'une chose, c'est que jamais je n'aurais pensé à cette époque, qu'on puisse maltraiter des "vieux" dans des maisons de retraite. Nous avions choisi sa nouvelle "maison" avec elle, prenant soin de tout visiter et de nous assurer des soins donnés, de la qualité du personnel soignant.

Je crois que j'ai fermé les yeux.

Il y a quelques jours, juste avant d'éteindre la télévision, je suis tombée sur un reportage sur la maltraitance des résidents d'une maison de retraite, et je crois que j'ai ouvert les yeux, aujourd'hui, des années plus tard.

Depuis, ces images me hantent la nuit, me poursuivent le jour. Ce que j'avais craint et qui me semblait surréaliste s'est révélé être une possibilité. J'ai fermé les yeux, parce que j'ai cru impossible qu'on puisse s'en prendre à une vieille dame, si gentille, si peu encombrante, si peu demandeuse.

Pourtant, les faits divers regorgent de parents complaisants qui n'ont pas vu leur enfant abusé sous leur yeux, les maisons cachent des violences tolérées sans que personne s'émeuve, et moi, moi et ma grande gueule, moi et mes idées de justice, moi et mon intuition, on est juste des merdes de n'avoir rien osé dire, d'avoir fait confiance à des étrangers plutôt qu'à celle dont l'amour a transpiré des décennies durant.

J'ai honte.
J'ai mal.
Pardon.

mardi 14 octobre 2008

Solitude

Il fut un temps où je passais ma vie à lire. Je lisais le matin, le midi, le soir, la nuit, je me nourrissais de mots, de lignes, de pages, d'histoires horribles, terribles ou anodines, je me régalais d'écriture, me saoulais d'émotions, et m'évadais avec délice dans des univers lointains et inconnus.

Aujourd'hui, je lis nettement moins. Quelques livres par an, mais guère plus. Je suis tellement fatiguée que je ferme les yeux avant d'avoir atteint le bout de la page, ou me surprends à lire 4 fois le même passage et de ne rien comprendre.

Pourtant, le souvenir d'avoir pris des gifles en lisant, le souvenir de vivre un instant extraordinaire, le souvenir du temps qui s'arrête, des mots qui sortent du livre et se transforment en voix, des mots qu'on relit 3 fois afin d'être sûr de ne pas en louper une miette, des phrases qu'on répète, se délectant des sonorités, du rythme, des intonations, ce souvenir-là est toujours présent. Il est là, en moi, prêt à resurgir à chaque nouvelle page.

Il fut un temps où je sélectionnais des musiques qui me plaisaient et les écoutais souvent, tous les jours, que ce soit en voiture ou couchée sur mon lit, avachie dans un canapé. J'aimais les morceaux à texte plus qu'à voix, j'aimais les mélodies qui trouvaient un écho en moi. J'aimais faire "un" avec le morceau, le connaître par coeur, dans le rythme, dans l'intention.

Aujourd'hui, je n'écoute plus beaucoup de musique. Je n'écoute plus grand'chose d'ailleurs. Je peine à m'écouter moi et mon corps détraqué, j'ai la tête remplie de choses inutiles mais nécessaires, je dois batailler dur pour écouter les 7 minutes d'émission radiophonique du matin, je dois négocier les infos contre Cendrillon raconté par Stéphane Bern, c'est dire..., je suis assaillie de phrases profondes style "elléoùlalunemaman" que MM2 répète en boucle pendant 30 km, et les mauvais jours, je risque ma vie en me désarticulant le bras pour rattraper, au choix, la tutute, le doudou, le livre, le biscuit tombé et priant pour que les hurlements de possédés cessent.

Mais il y a ces instants rares, si rares qu'ils en sont forcément précieux, ceux où je me retrouve seule en voiture, la nuit, et où je peux, en toute quiétude, choisir le ou les morceaux que j'ai envie d'écouter, et de les écouter vraiment. Une main sur le volant, je surprends l'autre en mouvement, au gré des notes. L'obscurité aidant, je me détends enfin, même si le relâchement implique aussi l'apparition de douleurs musculaires, concentrées au niveau des cervicales. Je me sens vidée de toute énergie et paradoxalement très réceptive à la musique.

La route avance, je vis le morceau du début à la fin, à chaque passage, je découvre une nouvelle parole, une note émouvante, je ne m'en lasse pas. Je ne suis pas pressée de rentrer, même si l'horloge me rappelle les heures de sommeil qui diminuent. Je suis seule, mais tout va bien.

Alors, au-delà des notes, au-delà des voix, je réalise ces manques. J'ai eu tellement de sursis que j'investis mon rôle de mère complètement. Jamais je ne suis seule. Jusque dans mes nuits où nous nous retrouvons à trois, parfois à quatre dans le lit, naturellement. Plus jamais je n'écoute le silence, je m'abreuve de mots ou d'accords, plus jamais je ne prends ce temps-là.

Une idée, une image, une évidence m'est apparue de ce voyage intérieur : je veux connaître la musique, je veux cesser de fermer les yeux et de m'imaginer, un instrument au bout des doigts, je veux le faire, je veux réaliser ce très vieux rêve musical. C'en est apaisant tellement c'est évident.

Et vous, de vieux rêves finalement pas si fous ?

vendredi 10 octobre 2008

Elle, une mère

Je me suis levée, ai ouvert la porte et ai appelé son nom dans le couloir.

Je venais de lire en diagonale son CV. Cela m'avait pris moins d'une minute et ma main, d'un geste machinal, avait pointé les fautes d'orthographe, et relevé les incohérences de parcours. La candidate précédente était sortie quelques minutes auparavant, laissant une atmosphère désagréable dans la pièce, lourde d'odeurs de parfum bon marché, et de questions sans réponse.

J'aurais aimé ouvrir la fenêtre et balayer l'air chargé mais un rapide coup d'oeil à la montre de l'ordinateur indiqua qu'il était temps de recevoir la personne suivante.

Elle est entrée, elle au CV vide et plein de fautes, elle est entrée et s'est assise et a souri. Après quelques formalités d'usage, elle s'est mise à parler et à raconter son tout petit bout de vie, du haut de ses 24 ans.

J'ai arrêté de prendre des notes pour la regarder, entièrement captivée par sa présence, par ses mots, par sa réflexion si mûre, par son histoire, par son fardeau qu'elle nous déposait là. J'avais du mal à résumer ses paroles, je savais que l'instant était en train de se graver en moi et que je ne l'oublierai pas. Je sentais bien que mon collègue à mes côtés retenait son souffle.

A l'heure où ses copines cherchent l'âme soeur en discothèque, elle élève seule son fils de 8 ans, et apprend à lire, à écrire avec lui, pour lui. Elle gagne sa vie en nettoyant des bureaux, pour lui. Et puis, la nouvelle tombe, il est dyslexique ce petit. Et elle qui a arrêté l'école à 16 ans pour le mettre au monde se réveille à son tour et refuse d'accepter la réalité somme un fardeau. Elle l'accompagne dans sa bataille contre les noeuds de la lecture, de l'apprentissage, elle apprend avec lui, tous les jours, et elle y prend goût.

Seulement, les années passées à s'oublier ne se rattrapent que difficilement. Et quand je sors de ma réserve et la mets en difficulté sur un point précis, elle est blessée, parce qu'elle pense comprendre que je vais lui refuser le sésame de cette formation dans laquelle elle a mis beaucoup d'espoir.

Elle n'a pas le niveau. Et pourtant, on ne peut pas la laisser là. On ne peut décemment pas ne pas lui donner une deuxième chance, elle qui réfléchit depuis si longtemps, a bravé le parcours du combattant seule, sans parents, qui ont fermé leur porte à leur fille enceinte, sans le père de son fils, parti vivre sa vie ailleurs.

Elle compte ses sous, mais pas son courage, elle compte son temps, mais pas sa motivation. Elle compte ses erreurs, toute seule, avec un regard juste et aiguisé. Alors, nous lui avons accordé notre confiance, et elle l'a reçue comme un cadeau. Elle s'en est allée, le pas un peu plus léger, et moi, j'ai eu hâte de la retrouver, en cours, d'ici quelques semaines.

Elle avait chassé l'ambiance lourde et pesante. Nous avions dérogé à nos habitudes, à une certaine rigueur que l'on s'impose, et on était contents. Soulagés. Émus.

mercredi 8 octobre 2008

L'eau qui dort

Dimanche dernier, le Prince et Mémère avaient décidé de bricoler un peu. Entendons-nous bien, il ne s'agissait nullement d'assister nos filles dans des épreuves de découpage, de collage et de coloriage, mais bien de réparer un mur de la cuisine qui montrait quelques aspérités déplaisantes.

Signe que les filles grandissent et que nous respirons un peu plus : nous n'avons même pas attendu la sieste pour effectuer cette tâche hautement passionnante mais certes délicate, non, nous l'avons réalisée en pleine matinée, préférant profiter de la sieste pour somnoler devant la télé, même que oui, on regarde parfois Texas Ranger Walker ou Walker Texas Ranger ou Ranger Texas Walker, j'arrive jamais à retenir dans quel ordre ces mots se disent.

Ne riez pas, le Ranger Walker est, dans son style, aussi soporifique que Derrick et trouve donc sa place un dimanche après-midi, pendant la sieste. L'important est de sombrer avant les pubs.

Bref. Nous nous étions bien organisés. MM1 regardait son dessin animé préféré avec son doudou et sa tutute dans la bouche, ce qui nous garantissait une petite heure de tranquilité au moins. Quant à MM2, elle semblait calme, les portes étaient ouvertes, elle nous entendait mais semblait plus intéressée par ses jouets que par le plâtre réduit en poussière suite à un ponçage tout en douceur. Grand bien lui fasse.

Nous avons donc poncé, aspiré, pris des mesures, découper et coller de la fibre de verre afin de cacher les dégâts. Et puis, lorsque tout fut terminé, je suis retournée au salon, confiante, contente d'avoir terminé cette corvée bricolage, prête à féliciter les filles d'avoir été si sages pendant ce temps-là.

MM1 regardait toujours son film, son doudou dans les bras, sa tutute dans la bouche.

MM2 avait déniché toutes les poupées, les nounours, les doudous cachés au fin fond des tiroirs bourrés de jouets divers, les avait gentiment disposés sur le sol, l'un à côté de l'autre, et les avait recouverts, un à un, d'une petite couverture, d'un linge, et ne trouvant vraisemblablement plus de quoi recouvrir ses poupons, elle avait vidé la boîte de mouchoirs, pour confectionner lesdites couvertures manquantes.

Je suis arrivée toute pinpante et mes mots se sont arrêtés dans l'air : "Voilàààà les filles, on a fini, c'est réparé ! Et vous .... " et j'ai vu.

- Mais enfin, chérie, c'est quoi tous ces bébés...

Je n'ai pas pu terminer ma phrase. MM2 m'a coupé en se retournant vers moi et en faisant "cccchhhhhuuuuuuutttt", le doigt sur ses lèvres, "bébés dodo".
Alors on a chuchoté, pour pas les réveiller.

lundi 6 octobre 2008

Addicted

Il y a quelques mois, MM2 est seule avec son papa. Elle est fatiguée et voudrait téter et piquer du nez une vingtaine de minutes.

- Téter maman ?
- Ah non chérie, maman n'est pas là, elle travaille aujourd'hui, tu auras la tétée tout à l'heure.

(Visiblement déçue) Oooooohhhhhh... elle réfléchit quelques secondes, puis s'installe sur les genoux du Prince, soulève son t-shirt et dit:

- Tétér papa ?

----------------------------------------------------------------------------------

MM2 est toujours allaitée, pas forcément par choix, mais plutôt par facilité. Elle adore téter, et répondre à ce besoin m'évite de passer par un sevrage forcé donc usant en énergie. Actuellement en pleine période d'apprentissage du langage, elle comprend de mieux en mieux qu'en certaines circonstances, je refude de répondre à sa demande. Alors, elle use et abuse de charme pour quémander une tétée :

- Maman, téter un p'tit coup ? (en chuchotant, la tête de travers, l'oeil tendre...)

----------------------------------------------------------------------------------

Je pose ma main sur mon coeur et demande à MM2 : "il y a qui dans mon coeur, MM2 ?"

- MM1, MM2, papa eeeeeeeet tétée !

----------------------------------------------------------------------------------

MM2 est toute nue debout sur le plan à langer. Elle adore se regarder, s'inpecter, se toucher le ventre, se faire des guilis.

- MM2, elle est où ta zézette ?
- Làààààà, elle attrape sa zézette en main et se la pince, ce qui la fait hurler de rire.
- MM2, il est où ton nombril ?
- Ilélàààààà, dit-elle en s'enfonçant le doigt dedans.
- Et tes nénés, MM2, ils sont où ?
- Làààààà, dit-elle en montrant MES seins. "A tété mèmèdeu" (Oui, je sais, elle n'est pas super à l'avance niveau langage, mais je traduis partout où on va !)
- MM2, c'est bientôt fini "téter" ? hein ? C'est quand que tu vas arrêter de téter ?
- Asépa, dit-elle en retournant ses bras.

jeudi 2 octobre 2008

Sur un pont, une nuit...

Elle avait mal dormi, une fois de plus. Elle s'était levée par habitude, et pour conduire la cadette de ses filles à l'école. Elle avait séché ses larmes et s'était étonnée de constater que le mouchoir était sec, elle pleurait pourtant, tout son être pleurait pourtant. C'est que sa réserve de larmes était à sec.

Elle avait peu parlé, avait fait les mêmes gestes qu'elle faisait depuis 25 ans, telle une automate, sauf qu'elle les avait faits en silence. Et en reniflant un peu. Elle pensait chaque geste, elle pensait à le faire bien, elle ne souhaitait pas être contrariée, elle ne voulait pas se mettre en retard, elle voulait qu'ils quittent tous la maison, elle avait besoin de se retrouver seule.

8h20 enfin. Son mari a dû comprendre son trouble et s'est proposé de déposer la petite en classe. La grande est partie travailler, en retard, comme tous les jours. Et puis, c'est tout.

Aujourd'hui, elle avait décidé d'ouvrir la porte de sa chambre, ce qu'elle n'avait pas réussi à faire depuis cette nuit où le téléphone avait sonné, avait déchiré son sommeil à tout jamais. Elle n'était jamais conviée dans son espace, elle savait qu'elle devait respecter certaines règles, parce qu'on n'entre pas dans la chambre de son fils de 20 ans passés comme dans une pièce remplie de princesses et de nounours encore tièdes d'avoir été serrés dans les bras puis oubliés dans une couette.

Mais il n'était plus là pour lui dire de sortir, ou de revenir plus tard. Il n'était plus là, les volets étaient restés ouverts, signe qu'il n'était pas rentré. Et elle, pour une fois, n'avait pas le coeur à pester contre le bordel ambiant qui régnait dans cette chambre depuis des lustres.

Sa main sur la poignée de la porte tremblait. Elle respira un grand coup et renifla une énième fois. Sa voisine, une amie, et d'autres encore lui avaient proposé leur aide, mais elle n'en avait pas voulu. Elle tenait à s'en occuper seule. Rassembler les affaires de ce fils absent, ne pas faire de cette chambre un mortuaire, ranger, toucher, sentir...

Elle y tenait tant mais se demandait si elle y arriverait. Tant d'images lui brouillaient la vue, celles de la chute, de la peur, des centaines de personnes, des amis, des anonymes aussi, venues lui dire au revoir, puis la solitude intérieure et la vie qui continue avec non plus 3, mais 2 enfants.

Finalement, elle l'avait à peine frôlée que la porte s'ouvrit, comme si une force invisible l'avait aidée. Elle se retrouva dans la chambre et ne savait où poser son regard. Elle cherchait juste un endroit pour se réfugier, tant elle se sentait paralysée au milieu du quotidien de celui qu'elle avait mis au monde.

Elle ramassa une chaussette et un t-shirt qui gisaient au sol et voulut les déposer sur le lit défait, mais juste avant elle eut besoin de sentir ce linge porté. La violence des sens provoqua un nouveau déchirement tant elle s'enivrait de son odeur, de son parfum, tant elle eut l'impression qu'il était tout près d'elle, tant elle eut conscience que ce moment n'allait pas durer, que bientôt son nez allait s'habituer et que l'illusion allait s'évaporer.

Alors, au lieu de ranger, au lieu de penser à rassembler ses affaires, elle se coucha dans son lit et noya sa douleur de mère amputée de sa chair dans l'oreiller défraichi. Elle finit par s'endormir dans ce bain de larmes, et s'évada dans le passé, dans des souvenirs de vacances où le petit garçon riait du matin au soir, où le grand frère protégeait ses petites soeurs, et où jamais on avait pensé toucher la douleur de si près.