
Souvent, on a dit de moi que j'étais fusionnelle avec mes enfants, on a vu dans mon rôle de mère allaitante une façon de vouloir garder mes enfants "petits", "à moi", "dans mes jupes" que je ne porte pas d'ailleurs…
J'entends encore ma mère me dire qu'un enfant s'éduque avec la vision (terrible, du reste) que ses parents peuvent décéder brutalement, après le bisou du matin, entre le déjeuner et le café et que plus vite on leur inculquera l'autonomie, moins ils seront malheureux. Car un enfant qui perd ses parents un lundi à 15h37 sera moins malheureux s'il est autonome affectivement que s'il est attaché à ceux pour qui il est une des raisons de vivre, sinon LA raison d'être.
En gros, arrêtons de dire à nos enfants qu'on les aime, ça ne sert à rien. Apprenons-leur à se débrouiller seuls, et surtout, à ne pas s'épancher sur les émotions, les sentiments, bouhhhh, cet affreux magma d'élans qui polluent l'être humain, la terre entière, beurk beurk beurk, vilain, pas beau et surtout inutile.
Ma mère était convaincue de faire de ses enfants des guerriers, et j'ai grandi sans avoir le droit ni de pleurer, ni d'avoir peur, ni d'être triste, et avec pour seule consigne de me relever, toujours et encore, et de regarder vers demain, jour meilleur sans conteste, et de ne pas m'étendre, et encore moins m'épancher sur le ressenti. Ce que je fis, en bonne petite fille obéissante. Très tôt, ce que je ne pouvais exprimer avec des mots, je l'ai écrit, en cachette.
Mes premiers journaux intimes avaient le goût de l'interdit absolu, et malheureusement, cet interdit ne m'exaltait pas du tout, mais m'angoissait terriblement.
D'un autre côté, j'étais une petite fille très indépendante, qui ne pleurait jamais lorsqu'elle partait en colonie de vacances dès 6 ans, et ne manifestait pas le besoin de voir ses parents à mi-parcours, les entendre au téléphone lui suffisait et se réjouissait davantage en lisant le courrier qu'ils lui envoyaient abondamment.
J'étais donc indépendante et autonome. Mission accomplie avec succès. Angoissée, mais autonome. Puis vint le temps de l'adolescence, et de l'entrée dans le monde adulte, et ce qui jusque là était resté de l'encre sur du papier a commencé à exister en vrais mots parlés pour devenir des torrents indomptés d'émotions. Et il aura fallu quelques belles années supplémentaires pour faire en sorte que l'équilibre surgisse, un peu de nulle part, mais surtout après un long chemin sinueux.
Mais où est-il, le paradoxe ? J'y viens, j'y viens...
Je n'ai pas voulu reproduire avec mes enfants ce que j'avais expérimenté petite, non par réaction, mais plutôt parce qu'il me semblait évident qu'on avance mieux dans la confiance que dans l'angoisse.
Et moi qui ai tant entouré mes filles, à répondre à leurs besoins de manière simple, sans essayer de me représenter ce qui éventuellement pouvait se tramer comme intention dans leur tête, moi qui les ai accueillies dans mon lit à chaque réveil nocturne, moi qui ai tenu à les mener vers un sevrage en douceur, moi, j'ai pourtant adoré reprendre le boulot après mes 2 congés de maternité. Je n'ai jamais déposé mes filles en ayant une boule dans la gorge, je n'ai jamais passé mes journées à m'imaginer à quoi elles pouvaient bien jouer.
Et moi qui leur demande de me parler de leurs états d'âme, je suis surprise de constater combien un enfant de moins de 4 ans peut très justement analyser une situation et apprendre à mieux se connaître : MM1 parle très clairement de son état de fatigue et sait le lier à son chouinement exaspérant à l'infini, elle vient demander pardon de sa propre initiative quand elle sent qu'elle a dépassé les limites, elle me dit quand elle a peur, quand elle est triste, et elle aime se réfugier dans nos bras, et de laisser couler des larmes sur nos épaules, et pourtant, elle déserte des jours sans pleurer, sans nous réclamer, sans même vouloir nous parler au téléphone.
Le paradoxe s'est réfugié dans les yeux de l'autre, parce que moi, je ne l'ai jamais ressenti de la sorte : nous avons cultivé la fusion, nous cultivons encore l'effusion, et nous nous séparons sans heurt, sans aucun heurt.
A la fenêtre, je les regarde, je cherche à croiser leur regard pour un dernier bisou, et souvent, j'abandonne, d'autres tâches m'attendent, et je les laisse, dans la confiance, le sourire aux lèvres.
Le paradoxe, c'est l'image de la mère moderne, qui effectue ce retour aux sources en faisant le choix de renoncer à une carrière, ou de la mettre entre parenthèse, d'une part, et d'autre part, l'image de la super-woman qui délègue un maximum de moments de bonheur au nom du choix professionnel.
Au quotidien, cela ressemble à un exercice d'équilibriste, à un tourbillon, à énormément de fatigue, mais l'équilibre, mon équilibre est à ce prix-là. Garder un pied de part et d'autre, dans "le dire" et dans "l'écrire", dans le cérébral et dans l'émotionnel. N'appartenir à aucun pays, mais d'avoir un pied de chaque côté de la frontière.